Les lois discrètes et le risque
Ce que ce chapitre apporte
- Reconnaître une épreuve de Bernoulli, et calculer son espérance et sa variance.
- Employer la loi binomiale, et vérifier que ses trois conditions sont réunies.
- Employer la loi géométrique pour une attente, et la loi de Poisson pour des événements rares.
- Traduire un énoncé en français en une loi, ses paramètres, et une probabilité à calculer.
- Choisir la bonne loi à partir de la question posée, et non à partir du vocabulaire de l'énoncé.
- Situer la loi normale, et dire pourquoi une probabilité y devient une aire.
Ce que le chapitre précédent a posé
Les quatre lois qui suivent décrivent toutes une variable aléatoire, c'est-à-dire un nombre attaché au résultat d'une expérience, et se caractérisent par deux indicateurs : l'espérance, la valeur moyenne sur un très grand nombre de répétitions, et la variance, la dispersion autour de cette valeur. Les trois notions sont définies dans Probabilités, et elles sont supposées connues à partir d'ici.
Loi de Bernoulli : une seule tentative
Un essai à deux issues (une épreuve de Bernoulli) : succès avec la probabilité , échec avec . On note la variable qui vaut 1 en cas de succès et 0 sinon.
En clair : sur un essai qui ne vaut que 1 ou 0, la valeur moyenne est exactement la probabilité du succès, et la dispersion est le produit des deux probabilités, celle du succès par celle de l'échec.
C'est la brique élémentaire : les lois qui suivent se construisent en répétant des épreuves de Bernoulli.
vaut 0,25 en et tend vers 0 aux extrémités. Traduction : un événement quasi certain ou quasi impossible est prévisible ; c'est au voisinage de 50 % que l'incertitude est la plus grande. D'où l'intérêt, en négociation comme en supervision, de savoir de quel côté de 0,5 on se trouve.
Loi binomiale : compter les succès
suit la loi binomiale si elle compte le nombre de succès sur épreuves de Bernoulli indépendantes et de même probabilité . Alors, pour :
avec et .
La formule se lit de droite à gauche, en trois morceaux. est la probabilité des succès, et celle des échecs qui les accompagnent. compte le nombre de façons de disposer ces succès parmi les essais. Le coefficient binomial , aussi noté , est ce compteur de dispositions ; le reste du produit est la probabilité d'une de ces configurations. L'espérance se lit tout aussi simplement : essais réussissant chacun avec la probabilité donnent succès en moyenne.
Cette formule n'a rien d'arbitraire, et il suffit de compter pour la retrouver.
Pour désigner les essais qui seront des succès, il y a choix pour le premier, pour le deuxième, et ainsi de suite jusqu'à pour le dernier. Cela fait
façons de les choisir en les ordonnant. Or l'ordre ne compte pas : dire « les jours 1, 3 et 4 » ou « les jours 4, 1 et 3 » désigne la même configuration. Chaque configuration a donc été comptée autant de fois qu'il y a de façons d'ordonner éléments, soit fois.
En divisant par ce surcomptage, il reste .
: il n'y a qu'une façon de n'avoir aucun succès, et une seule de les avoir tous. Et : choisir les succès revient à choisir les échecs. Ces trois égalités se lisent sur la formule et servent à repérer une erreur de calcul.
La figure suivante prépare l'exercice qui la suit : cinq jours, une probabilité de 0,6 par jour. Les bâtons pleins sont les cas « au moins 3 », et leur somme est la réponse.
espérance 3, écart-type 1,095
Le bâton le plus haut est celui de 3, qui est aussi l'espérance : la loi se masse autour de sa moyenne. Ce qu'il faut voir ensuite, c'est que les trois bâtons pleins pèsent à eux seuls plus de la moitié de la hauteur totale, ce qui annonce une réponse supérieure à 0,5 avant même le calcul.
Nombre d'essais fixé, essais indépendants, probabilité constante. Le nombre de jours de pluie sur une semaine n'est pas exactement binomial : la météo d'aujourd'hui renseigne sur celle de demain, les jours ne sont pas indépendants. On l'utilise quand même comme première approximation, mais on l'écrit.
Sur les cinq prochains jours, la probabilité qu'un jour ait une couverture nuageuse inférieure à 50 % est de 0,6. Quelle est la probabilité qu'au moins 3 des 5 jours soient dans ce cas ?
, et on cherche , plus court que la somme des trois cas 3, 4 et 5.
La somme vaut , d'où , soit environ 68 %.
Le calcul à la main d'abord, la bibliothèque ensuite pour contrôler, jamais l'inverse.
Et la même chose avec scipy, plus la loi complète en image :
La même probabilité de succès, mais trente essais au lieu de cinq. Comparer les deux figures, en regardant uniquement la largeur du paquet de bâtons par rapport à l'axe.
espérance 18, écart-type 2,683
Loi géométrique : attendre le premier succès
La binomiale fixe le nombre d'essais et compte les succès. La question inverse est au moins aussi fréquente en exploitation : le nombre d'essais n'est plus connu d'avance, et c'est lui que l'on cherche.
compte le nombre d'essais jusqu'au premier succès inclus, chaque essai réussissant avec la probabilité :
avec et .
En clair : pour que le premier succès tombe au -ième essai, les essais précédents doivent tous avoir échoué, chacun avec la probabilité . Le -ième réussit ensuite, avec la probabilité . L'espérance se lit de même : un essai qui réussit une fois sur dix demande dix essais en moyenne.
D'un rang au suivant, la probabilité est multipliée par : les forment une suite géométrique de raison , d'où le nom de la loi (voir le chapitre sur les suites).
C'est la loi du « combien de tentatives avant que ça marche » : relances d'une requête réseau, essais d'un mot de passe, redémarrages avant qu'un service reparte.
Une requête échoue 5 % du temps. Le nombre d'envois nécessaires pour qu'elle passe suit une loi géométrique de paramètre 0,95 : en moyenne envoi. Mais il en faut au moins 3 dès que les deux premiers échouent, ce qui arrive avec la probabilité . C'est rare, et pourtant loin d'être négligeable : sur un service qui traite un million de requêtes par jour, cela fait 2 500 cas quotidiens.
La figure prend un cas plus difficile, un essai qui ne réussit qu'une fois sur quatre. Regarder d'abord le premier bâton, puis la longueur de la traîne à sa droite.
espérance 4, écart-type 3,464
Les deux lectures ne se contredisent pas. Le rang le plus fréquent est 1, parce qu'aucun autre rang ne demande d'échec préalable ; le rang moyen est 4, parce que la traîne de droite, rare mais longue, tire la moyenne vers le haut. Un délai d'expiration se règle sur la traîne, jamais sur le premier bâton.
Loi de Poisson : compter des événements rares
Les trois lois précédentes comptent des essais : une tentative, tentatives, des tentatives jusqu'au succès. Or un serveur ne reçoit pas des essais, il reçoit des arrivées, à n'importe quel instant. Il faut donc une loi qui compte sans jamais énumérer d'essais.
suit la loi de Poisson de paramètre , notée , si elle compte le nombre d'événements survenant dans un intervalle fixé. Ces événements arrivent indépendamment les uns des autres, à un rythme moyen de par intervalle :
avec la propriété remarquable .
En clair : est le nombre moyen d'événements sur l'intervalle choisi, et le nombre dont on calcule la probabilité. Le rapport décroît très vite dès que dépasse , ce qui donne à la loi sa queue fine ; le facteur est la constante qui fait que toutes ces probabilités totalisent 1. La loi ne s'applique que si le rythme reste le même sur tout l'intervalle : un trafic qui double à midi n'est pas une seule loi de Poisson.
C'est la loi des arrivées : requêtes sur un serveur, connexions par minute, pannes par an, paquets perdus par heure. Elle apparaît naturellement comme limite d'une binomiale quand est grand et petit, avec .
Cette filiation explique l'égalité , qui sinon paraîtrait tombée du ciel. Une binomiale a pour espérance et pour variance . En posant , la variance s'écrit . Quand devient très petit, le facteur tend vers 1, et la variance rejoint l'espérance.
Sur un comptage réel, calculer la moyenne et la variance de l'échantillon, comme dans le chapitre sur les statistiques. Si elles sont proches, la loi de Poisson est plausible. Si la variance dépasse nettement la moyenne, les événements ne sont pas indépendants : ils arrivent en rafales, et Poisson sous-estimera les pics. C'est le cas courant sur du trafic réseau, et l'ignorer conduit à dimensionner trop juste.
Un serveur qui reçoit 3 requêtes par seconde en moyenne et qui en traite 3 par seconde est débordé plus d'une seconde sur trois : . Même en doublant sa capacité à 6 requêtes par seconde, il sature encore environ 3 % du temps, soit deux minutes par heure, comme le montre le calcul ci-dessus. La moyenne ne dit rien du dimensionnement : c'est la queue de distribution qui décide, et c'est pour ça qu'on calcule plutôt que .
C'est cette queue qu'il faut regarder sur la figure suivante, et non le sommet.
espérance 2,5, écart-type 1,581
Aucun bâton n'est exactement nul, si loin que la figure aille vers la droite. C'est ce qui interdit de dimensionner sur la moyenne : une capacité fixée à laisse toujours des bâtons au-delà d'elle, et chacun d'eux est un intervalle saturé.
Voir la binomiale, Poisson et la loi normale se rejoindre
La binomiale, la loi de Poisson et la loi normale (une loi continue, en cloche) ne sont pas trois objets sans rapport. Elles décrivent la même expérience sous trois éclairages, et dans certaines conditions elles se confondent. Le bloc ci-dessous les superpose.
À mettre en pratique. Modifier N et P en gardant leur produit constant, par exemple N = 500 et P = 0.008 : la binomiale et la loi de Poisson se superposent de plus en plus. Reprendre ensuite avec N = 50 et P = 0.5 : cette fois c'est la courbe normale qui épouse les bâtons.
- Bernoulli répond à « ça marche ou pas ? », une seule fois.
- Binomiale répond à « combien de succès sur essais ? ».
- Géométrique répond à « combien d'essais avant le premier succès ? ».
- Poisson répond à « combien d'événements pendant cette durée ? », quand ils sont rares et indépendants.
Se tromper de loi vient presque toujours d'avoir mal lu la question, pas d'avoir mal calculé. La formuler à haute voix avant de choisir.
La loi normale, et le passage au continu
Sur une loi continue, une probabilité n'est plus une hauteur mais une aire. C'est le changement de nature le plus important du chapitre, et il se voit mieux qu'il ne s'explique.
entre 8 et 12, l'aire vaut 0,6827. Déplacer l'écart-type : elle ne bouge pas.
C'est la seule loi continue du programme, et de loin la plus fréquente en pratique : elle décrit toute grandeur résultant de l'accumulation de nombreux petits aléas indépendants (une erreur de mesure, une cote d'usinage, un bruit électrique).
Sa densité est la fameuse courbe en cloche, symétrique autour de μ. Ici, pour toute valeur : seules les probabilités d'intervalles ont un sens.
[μ − σ ; μ + σ], 95 % dans [μ − 2σ ; μ + 2σ], et 99,7 % dans [μ − 3σ ; μ + 3σ]. Ces trois nombres permettent de répondre de tête à la moitié des questions, et de contrôler les autres.
Pour utiliser une table, on centre et on réduit : on pose , qui suit alors la loi normale centrée réduite . On lit ensuite dans la table. La symétrie donne , ce qui évite d'avoir besoin des valeurs négatives.
Traduire une question de risque
Voici un exercice classique, plus subtil qu'il n'y paraît : la probabilité de stabiliser avec succès le réseau un jour donné est de 0,7 ; calculer le risque si la tâche est tentée pendant 4 jours.
Deux lectures, deux résultats, tous deux justes si les jours sont indépendants :
- au moins un échec sur les 4 jours : ;
- un échec les 4 jours : .
Un facteur 94 entre les deux. Avant tout calcul, écrire l'événement dont on calcule la probabilité, en français, avant de toucher aux nombres. C'est cette phrase qui porte le raisonnement, pas le résultat.
Le contrôle par simulation, qui ne remplace pas le calcul mais le confirme :
1.« Combien de serveurs tombent en panne parmi les 40 du parc ? » relève de…
2.« Combien d'alertes vais-je recevoir cette nuit ? » relève plutôt de…
3.Un test détecte 99 % des pannes et se trompe 1 % du temps sur les machines saines. Un test positif signifie…
4.« Combien d'essais avant la première réussite ? » relève de…
5.La variance d'une loi de Bernoulli est maximale pour quelle valeur de p ?
Choisir la bonne loi
| La question posée | La loi | Le paramètre |
|---|---|---|
| Ça marche ou pas, une fois | Bernoulli | |
| Combien de succès sur essais | Binomiale | , |
| Combien d'essais jusqu'au premier succès | Géométrique | |
| Combien d'événements dans un intervalle | Poisson |
Le nombre d'essais est-il fixé à l'avance ? Si oui, binomiale. Si c'est le nombre d'essais qui est la quantité inconnue, géométrique. Et s'il n'y a pas d'essais à compter, seulement des arrivées dans le temps continu, Poisson.
Exercices type
Sur 10 serveurs indépendants tombant en panne chacun avec la probabilité 0,03, quelle est la probabilité qu'au moins un tombe ?
Passer par l'événement contraire : .
, soit environ 26 %.
Le résultat surprend toujours : avec des composants fiables à 97 %, une grappe de 10 serveurs connaît au moins une panne une fois sur quatre. La fiabilité d'un système décroît vite avec le nombre de composants en série.
. Calculer , , et
, donc
Autrement dit : on attend 2 succès en moyenne, mais il y a 12 % de chances de n'en avoir aucun. L'écart-type, du même ordre que la moyenne, dit exactement que la loi est très dispersée relativement à son centre.
Un test détecte une intrusion dans 99 % des cas et se déclenche à tort 1 fois sur 1000. Les intrusions concernent une session sur 100 000. Le test sonne : intrusion ?
soit moins de 1 %.
Sur 100 alertes, une seule correspond à une vraie intrusion. Un test « fiable à 99 % » est inutilisable seul sur un événement aussi rare. Deux issues : corréler plusieurs signaux, ou réduire fortement le taux de faux positifs, quitte à manquer des cas.
Un lien réseau perd 2 % des paquets. Combien d'envois faut-il en moyenne pour qu'un paquet passe ? Et la probabilité qu'il en faille plus de 3 ?
Loi géométrique de paramètre .
envoi.
.
Presque toujours un seul envoi, et huit cas sur un million qui demandent plus de trois tentatives. Sur 10 millions de paquets par jour, cela fait tout de même 80 paquets par jour dans ce cas : c'est ce chiffre-là qui dimensionne un délai d'expiration, pas la moyenne.
Un service reçoit 120 requêtes par minute. Probabilité d'en recevoir plus de 3 dans une seconde donnée ?
120 par minute font par seconde, et .
Une seconde sur sept reçoit plus de 3 requêtes, alors que la moyenne est de 2. Dimensionner la file d'attente sur la moyenne, c'est la saturer 14 % du temps.
Pourquoi ne peut-on pas utiliser une binomiale pour compter les requêtes reçues en une seconde ?
Parce qu'il n'y a pas de nombre d'essais fixé. Une requête peut arriver à n'importe quel instant d'un intervalle continu ; il n'existe pas de liste finie de tentatives à examiner.
C'est exactement le domaine de la loi de Poisson. On peut d'ailleurs la voir comme la limite d'une binomiale : découper la seconde en intervalles minuscules, chacun contenant au plus une requête avec la probabilité , puis faire tendre vers l'infini.
La méthode
- Écrire l'événement en français avant tout calcul. « Au moins un échec sur les quatre jours », cette phrase précède le premier symbole.
- Nommer la variable aléatoire et sa loi : = nombre de jours dégagés, .
- Vérifier les conditions de la loi qu'on invoque, en particulier l'indépendance. Si elle est douteuse, le dire et poursuivre.
- Passer par le contraire dès qu'on lit « au moins un ».
- Donner espérance et écart-type ensemble : l'un dit où ça se passe, l'autre à quel point c'est incertain.
- Conclure en langage métier avec une unité concrète : « une seconde sur sept », « 80 paquets par jour », pas « 0,1429 ».
Synthèse
- Expérience aléatoire, événement, probabilité : un événement est une partie de l'univers , et une probabilité lui associe un nombre entre 0 et 1.
- Écrire l'événement en français avant le premier symbole : « le risque » ne désigne aucun événement précis.
- : le réflexe du contraire résout la moitié des exercices.
- Indépendance : . C'est une hypothèse à justifier, pas un acquis.
- Bayes retourne le conditionnement. Sur un événement rare, un détecteur excellent produit surtout des faux positifs.
- et .
- Bernoulli : un seul essai. , , maximale en .
- Binomiale : succès sur essais fixés. , , .
- Géométrique : essais jusqu'au premier succès. .
- Poisson : événements rares dans un intervalle. .
- On dimensionne sur la queue de distribution, jamais sur la moyenne.
- Une simulation confirme un calcul à sa précision près, jamais au-delà : elle ne le remplace pas.
Mettre en pratique
Binomiale, Poisson, Bayes et calcul de risque.
- Le risque qu'au moins une tentative échoueNiveau 1
- La loi binomiale à la mainNiveau 1
- Saturer un serveurNiveau 2
- Une alerte qui sonne veut-elle dire un incident ?Niveau 4
- Débogage : le cumul binomial oublie une borneNiveau 2
- Combien d'essais avant que ça passeNiveau 1
- Une alerte de disque, et ce qu'elle vaut vraimentNiveau 3
- Trente nuits de sauvegardeNiveau 2
- Des incidents rares, comptés sur une journéeNiveau 3