Intégrales multiples
Objectifs du Chapitre
Interpréter une intégrale double comme un volume, une aire ou une masse.
Décrire un domaine plan par des inégalités et écrire les bornes correspondantes.
Calculer une intégrale double sur un rectangle, puis sur un domaine quelconque.
Intervertir l'ordre d'intégration et savoir pourquoi c'est parfois indispensable.
Passer en coordonnées polaires et ne pas oublier le jacobien.
Calculer une intégrale triple et connaître les coordonnées cylindriques et sphériques.
L'idée
L'intégrale double de f sur un domaine D du plan, notée ∬_D f(x,y) dx dy, est la limite des sommes Σ f(xᵢ,yᵢ) ΔA quand on découpe D en petits morceaux d'aire ΔA de plus en plus fins.
Trois lectures selon ce qu'on intègre :
| Ce qu'on intègre | Ce qu'on obtient |
|---|---|
f(x,y) ⩾ 0 | le volume entre la surface z = f(x,y) et le domaine D |
1 | l'aire de D |
une densité surfacique ρ(x,y) | la masse de la plaque D |
C'est le même passage que de la longueur à l'aire : au lieu de découper un segment en petits dx, on découpe une surface en petits dx dy.
Le théorème de Fubini
Sous des hypothèses vérifiées pour toutes les fonctions du programme, une intégrale double se calcule comme deux intégrales simples successives, et l'ordre peut être choisi librement :
∬_D f dx dy = ∫ ( ∫ f dx ) dy = ∫ ( ∫ f dy ) dx
Sur un rectangle
Quand D = [a;b] × [c;d], les bornes sont constantes et l'ordre n'a aucune importance.
Exemple travaillé. ∬ x y dx dy sur [0;2] × [0;3].
= ∫ de 0 à 3 ( ∫ de 0 à 2 de xy dx ) dy
À l'intérieur, y est une constante : ∫ de 0 à 2 de xy dx = y [x²/2] de 0 à 2 = 2y.
= ∫ de 0 à 3 de 2y dy = [y²] de 0 à 3 = 9
Cas particulier commode : si f(x,y) = g(x) h(y) et que le domaine est un rectangle, l'intégrale double se factorise en produit de deux intégrales simples. Ici : (∫ de 0 à 2 de x dx)(∫ de 0 à 3 de y dy) = 2 × 4,5 = 9 ✓, mais cette factorisation ne vaut que sur un rectangle.
Sur un domaine quelconque
C'est là qu'est la vraie difficulté du chapitre, et elle est géométrique, pas calculatoire.
D = { (x,y) : a ⩽ x ⩽ b, φ₁(x) ⩽ y ⩽ φ₂(x) }
∬_D f dx dy = ∫ de a à b ( ∫ de φ₁(x) à φ₂(x) de f(x,y) dy ) dx
Exemple travaillé. Calculer ∬_D x dx dy sur le triangle de sommets (0,0), (1,0) et (1,1).
Le domaine est délimité par y = 0 en bas, y = x en haut, et x va de 0 à 1.
∬_D x dx dy = ∫ de 0 à 1 ( ∫ de 0 à x de x dy ) dx = ∫ de 0 à 1 de x·[y] de 0 à x dx = ∫ de 0 à 1 de x² dx = 1/3
Intervertir l'ordre
Le même domaine se décrit de deux façons. Dans l'exemple du triangle, on peut aussi dire : y va de 0 à 1, et pour chaque y, x va de y à 1 (flèche horizontale, qui entre par la droite x = y et sort par x = 1).
∫ de 0 à 1 ( ∫ de y à 1 de x dx ) dy = ∫ de 0 à 1 de [x²/2] de y à 1 dy = ∫ de 0 à 1 de (1 − y²)/2 dy = (1/2)(1 − 1/3) = 1/3 ✓
Les deux ordres donnent le même résultat, mais pas toujours la même difficulté.
∬ e^(y²) dx dy sur le triangle 0 ⩽ x ⩽ y ⩽ 1 : intégrer d'abord en y demanderait une primitive de e^(y²), qui n'existe pas sous forme élémentaire. En intégrant d'abord en x, il apparaît un facteur y qui rend la seconde intégration immédiate par la forme u'e^u. Quand tu bloques, essaie l'autre ordre avant de chercher une astuce.
Coordonnées polaires
Dès qu'un disque, un secteur ou une couronne apparaît, les bornes cartésiennes deviennent des racines carrées. Le changement de variables les fait disparaître.
x = r cos θ y = r sin θ avec r ⩾ 0 et θ ∈ [0 ; 2π[
dx dy = r dr dθ
∬_D f(x,y) dx dy = ∬_D' f(r cos θ, r sin θ) · r · dr dθ
r est le jacobien du changement de variables. Il traduit un fait géométrique : un petit rectangle dr × dθ loin du centre couvre une aire plus grande que le même rectangle près du centre, parce que l'arc de longueur r dθ s'allonge avec r. L'oublier est l'erreur du chapitre, et elle donne un résultat faux sans aucun signe d'alerte.
Le grand avantage : sur un disque de rayon R centré à l'origine, le domaine devient le rectangle 0 ⩽ r ⩽ R, 0 ⩽ θ ⩽ 2π. Des bornes constantes, donc.
Exemple travaillé. Aire d'un disque de rayon R.
A = ∬ 1 dx dy = ∫ de 0 à 2π ∫ de 0 à R de r dr dθ = ∫ de 0 à 2π de [r²/2] de 0 à R dθ = ∫ de 0 à 2π de R²/2 dθ = πR² ✓
Le résultat connu, retrouvé en trois lignes, et qu'on n'aurait pas atteint aussi simplement en cartésien.
Exemple travaillé. ∬ (x² + y²) dx dy sur le disque de rayon 2.
En polaires, x² + y² = r², donc :
= ∫ de 0 à 2π ∫ de 0 à 2 de r² · r dr dθ = ∫ de 0 à 2π de [r⁴/4] de 0 à 2 dθ = ∫ de 0 à 2π de 4 dθ = 8π
Note comme l'expression x² + y² devient triviale : c'est le signal qu'il faut passer en polaires.
x² + y² dans la fonction. Ces deux indices suffisent à décider.
Intégrales triples
Même principe, une dimension de plus. ∭_V f(x,y,z) dx dy dz s'évalue par trois intégrations successives, et ∭_V 1 dV donne le volume de V.
Deux systèmes de coordonnées adaptés, avec leur jacobien :
Pour un cylindre, un tube, tout ce qui a un axe de révolution :
x = r cos θ, y = r sin θ, z = z et dV = r dr dθ dz
Pour une boule, une calotte, un champ central :
x = ρ sin φ cos θ, y = ρ sin φ sin θ, z = ρ cos φ et dV = ρ² sin φ dρ dφ dθ
avec ρ ⩾ 0 la distance à l'origine, φ ∈ [0;π] l'angle depuis l'axe Oz (colatitude), θ ∈ [0;2π[ l'angle dans le plan.
Exemple travaillé. Volume de la boule de rayon R.
V = ∫ de 0 à 2π ∫ de 0 à π ∫ de 0 à R de ρ² sin φ dρ dφ dθ
Le domaine étant un « rectangle » en (ρ, φ, θ), les trois intégrales se séparent :
= (∫ de 0 à 2π dθ)(∫ de 0 à π de sin φ dφ)(∫ de 0 à R de ρ² dρ) = 2π × 2 × R³/3 = (4/3)πR³ ✓
Applications physiques
Ces formules sont la raison d'être du chapitre, et elles tombent régulièrement.
- Masse d'une plaque de densité surfacique ρ :
m = ∬_D ρ(x,y) dx dy - Centre de gravité :
x_G = (1/m) ∬_D x ρ dx dy, et de même poury_G - Moment d'inertie par rapport à un axe :
I = ∬_D d² ρ dx dy, où d est la distance à l'axe - Valeur moyenne de f sur D :
(1/aire(D)) ∬_D f dx dy
Toutes suivent le même schéma : on intègre la grandeur locale, pondérée par ce qui l'affecte, sur tout le domaine.
Exercices type
1. ∬ (x + y) dx dy sur [0;1] × [0;2]
∫ de 0 à 2 ( ∫ de 0 à 1 de (x+y) dx ) dy = ∫ de 0 à 2 de [x²/2 + xy] de 0 à 1 dy = ∫ de 0 à 2 de (1/2 + y) dy
= [y/2 + y²/2] de 0 à 2 = 1 + 2 = 3
(La fonction n'étant pas un produit g(x)h(y), la factorisation ne s'applique pas ici.)
2. Aire du domaine compris entre y = x² et y = x
Les courbes se coupent en x = 0 et x = 1, et sur cet intervalle x² ⩽ x.
A = ∫ de 0 à 1 ( ∫ de x² à x de 1 dy ) dx = ∫ de 0 à 1 de (x − x²) dx = 1/2 − 1/3 = 1/6
On retrouve le calcul d'aire entre deux courbes vu au semestre 1 : c'est le même, écrit en intégrale double.
3. ∬ e^(−(x²+y²)) dx dy sur le disque de rayon 1
L'expression x² + y² et le disque : passage en polaires obligatoire.
= ∫ de 0 à 2π ∫ de 0 à 1 de e^(−r²) · r dr dθ
L'intégrale en r est de la forme u'e^u au facteur −1/2 près : ∫ de 0 à 1 de r e^(−r²) dr = [−e^(−r²)/2] de 0 à 1 = (1 − e^(−1))/2.
= 2π × (1 − e^(−1))/2 = π(1 − 1/e) ≈ 1,99
Sans le facteur r du jacobien, cette intégrale serait incalculable : c'est lui qui fournit le u'.
4. Volume sous z = 4 − x² − y² au-dessus du disque de rayon 2
En polaires, z = 4 − r², qui est bien positif pour r ⩽ 2.
V = ∫ de 0 à 2π ∫ de 0 à 2 de (4 − r²) r dr dθ = 2π ∫ de 0 à 2 de (4r − r³) dr
= 2π [2r² − r⁴/4] de 0 à 2 = 2π (8 − 4) = 8π
5. Masse d'une plaque carrée [0;1]² de densité ρ(x,y) = x + y
m = ∫ de 0 à 1 ∫ de 0 à 1 de (x + y) dx dy = ∫ de 0 à 1 de (1/2 + y) dy = 1/2 + 1/2 = 1
Par symétrie, le centre de gravité vérifie x_G = y_G. Et x_G = ∫∫ x(x+y) dxdy = ∫ de 0 à 1 (1/3 + y/2) dy = 1/3 + 1/4 = 7/12, décalé vers le coin le plus dense, comme attendu.
6. Écrire ∫ de 0 à 1 ∫ de x à 1 de f(x,y) dy dx dans l'autre ordre
Le domaine est { 0 ⩽ x ⩽ 1, x ⩽ y ⩽ 1 }, c'est-à-dire le triangle au-dessus de la diagonale.
Décrit en partant de y : y va de 0 à 1, et pour chaque y, x va de 0 à y.
∫ de 0 à 1 ∫ de 0 à y de f(x,y) dx dy
C'est exactement l'interversion qui rend calculable f(x,y) = e^(y²).
La méthode sur feuille
- Dessine le domaine. Ce n'est pas facultatif : c'est là que se jouent les points.
- Choisis l'ordre et trace la flèche : entrée / sortie donnent les bornes intérieures, le balayage donne les bornes extérieures.
- Contrôle que les bornes extérieures sont des constantes.
- Si tu vois un disque ou un
x² + y², passe en polaires, et écris lerimmédiatement, avant d'oublier. - Si le calcul bloque, essaie l'autre ordre avant de chercher une astuce.
- Contrôle du résultat : une aire, un volume et une masse sont positifs. Et pour un domaine symétrique, une fonction impaire donne une intégrale nulle, un raccourci qui fait gagner de longues minutes.
En résumé
- Une intégrale double, c'est un volume (si
f ⩾ 0), une aire (sif = 1), ou une masse (si f est une densité). - Fubini : deux intégrales simples successives, en traitant l'autre variable comme une constante. L'ordre est libre.
- Les bornes intérieures peuvent dépendre de l'autre variable, les bornes extérieures sont constantes.
- La méthode de la flèche sur un dessin donne les bornes sans erreur.
- Intervertir l'ordre rend parfois calculable une intégrale qui ne l'était pas.
- Polaires :
x = r cos θ,y = r sin θ, etdx dy =rdr dθ. Le jacobien r ne s'oublie jamais. - Indices pour passer en polaires : un disque dans le domaine, un
x² + y²dans la fonction. - Cylindriques :
dV = r dr dθ dz. Sphériques :dV = ρ² sin φ dρ dφ dθ. - Applications : masse, centre de gravité, moment d'inertie, valeur moyenne.
Et ensuite ? La seconde épreuve du semestre 3, l'Analyse en trois dimensions, étudie les fonctions de plusieurs variables et les opérateurs qui agissent sur elles : gradient, divergence, rotationnel.