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sfiThéorie des jeux et décision stratégique

Théorie des jeux et décision stratégique

Ce que ce chapitre apporte

  • Modéliser une situation stratégique par un jeu sous forme normale (joueurs, stratégies, gains).
  • Construire une matrice des gains à partir d'un énoncé en français.
  • Repérer une stratégie dominante et éliminer les stratégies dominées.
  • Déterminer les équilibres de Nash en stratégies pures par la méthode des soulignements.
  • Calculer une espérance de gain et discuter la solution selon un paramètre de probabilité.
  • Trouver un équilibre en stratégies mixtes par le principe d'indifférence.
  • Résoudre un jeu séquentiel par induction à rebours.
Où on va
Tant que tu décides seul face à la nature, tu optimises : tu calcules l'espérance de chaque option et tu prends la meilleure. Dès qu'il y a quelqu'un en face, qui décide en même temps que toi et qui anticipe ton choix, l'optimisation ne suffit plus. Ta meilleure décision dépend de la sienne, et la sienne de la tienne. La théorie des jeux est l'outil qui débloque cette circularité. Ce chapitre ouvre le bloc Sciences fondamentales de l'ingénieur et couvre la première mini-boucle.

Décider seul, décider contre quelqu'un

Un serveur tombe en panne avec une probabilité de 3 %. Doubler la machine coûte 4 000 €, la panne en coûterait 200 000 €. Tu compares 0,03 × 200 000 = 6 000 € de perte espérée à 4 000 € de dépense certaine, tu doubles la machine, et c'est réglé. La météo, la panne, le hasard : ils ne réagissent pas à ta décision.

Change une seule chose. Le prix du serveur de secours n'est plus affiché : il est négocié avec un fournisseur qui sait que tu as besoin de lui, et qui sait que tu sais qu'il le sait. Ton calcul d'espérance ne tient plus, parce que le prix qui y figure est lui-même le résultat d'une décision prise par quelqu'un qui observe la tienne.

Définition

Un jeu sous forme normale est la donnée de trois choses :

  • un ensemble de joueurs (ici deux) ;
  • pour chaque joueur, un ensemble de stratégies, c'est-à-dire les actions entre lesquelles il choisit ;
  • pour chaque combinaison de stratégies, un gain (ou payoff) par joueur.

Le mot « jeu » est trompeur : il n'y a rien de ludique. Une négociation commerciale, un appel d'offres, deux opérateurs qui fixent leurs tarifs, deux équipes qui se partagent une fenêtre de maintenance, tout cela est un jeu au sens technique.

Le critère
Tu es dans un problème de théorie des jeux dès que le gain d'un acteur dépend de la décision d'un autre acteur qui, lui aussi, choisit. Si l'autre « acteur » est le hasard, tu es dans un problème de probabilités, pas de théorie des jeux.

Le jeu sous forme normale

Quand chaque joueur a peu de stratégies et qu'ils décident simultanément, on écrit le jeu sous forme d'un tableau : les lignes sont les stratégies du premier joueur, les colonnes celles du second, et chaque case contient le couple de gains (gain ligne, gain colonne).

L'exemple canonique est le dilemme du prisonnier, sous sa version industrielle : deux fournisseurs d'énergie choisissent d'annoncer une capacité élevée, moyenne ou faible. Le tableau des gains est celui de l'atelier du bloc :

Matrice de gainslignes : Acolonnes : B
A \ BÉlevéeMoyenneFaible
Élevée2,21,30,4
Moyenne3,14,42,5
Faible4,05,23,3

Souligne d'abord au brouillon : colonne par colonne le meilleur gain de A, ligne par ligne celui de B. Puis compare.

Premier chiffre : le gain de A. Second : celui de B. On y revient dans un instant, une fois l'outillage en place.

L'ordre des chiffres n'est pas une convention libre
Dans (3, 1), le 3 est toujours pour le joueur des lignes. Inverser les deux dans une seule case suffit à faire trouver de faux équilibres, et c'est l'erreur la plus fréquente en devoir. Écris A et B en tête du tableau, et vérifie une case au hasard avant de commencer.

Le fil rouge : le groupe électrogène

Voici une situation type. À une semaine de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques, une couverture nuageuse dense menace de réduire de moitié la production solaire. Marc, responsable du réseau, veut sécuriser l'alimentation. Une panne coûterait 150 k€.

Marc propose de louer un groupe électrogène à 50 k€ au lieu des 70 k€ habituels, avec une clause : le groupe ne sera mis en marche que si la production solaire est insuffisante. Nicole, responsable commerciale de Diesel Pro, peut accepter ces 50 k€ ou insister sur 70 k€, mais dans ce cas Marc annonce qu'il fera tourner le groupe de toute façon, nuages ou pas.

Faire tourner le groupe coûte 55 k€ à Diesel Pro. Les deux écrivent leur prix simultanément : Marc écrit xx, Nicole écrit yy. Si xyx \geq y, la location se fait au prix min(x,y)\min(x, y) ; si x<yx < y, il n'y a pas de location.

On note pp la probabilité que le ciel soit couvert, donc que la production solaire soit insuffisante.

Construire les gains

C'est l'étape qui décide de tout le reste, et c'est celle qu'on bâcle. Prenons Marc, quand la location se fait au prix cc :

  • avec la probabilité pp, le ciel est couvert : le groupe évite une panne à 150 k€, mais Marc paie cc. Son gain vaut 150c150 - c ;
  • avec la probabilité 1p1 - p, le ciel est dégagé : le groupe ne servait à rien, Marc a payé cc pour rien. Son gain vaut c-c.

Son espérance de gain est donc :

E=p(150c)+(1p)(c)=150pcE = p(150 - c) + (1 - p)(-c) = 150p - c

Et s'il n'y a pas de location, Marc subit la panne avec la probabilité pp : son espérance vaut 150p-150p.

Un gain se mesure toujours par rapport à une référence
Ici la référence est « pas de panne, pas de dépense = 0 ». Éviter une panne à 150 k€ en payant 50 k€ est donc compté +100, pas +150 ni −50. Une autre référence donnerait d'autres nombres, et ce serait aussi juste, tant qu'elle est la même dans toutes les cases. C'est aussi l'endroit où l'on se trompe le plus souvent, en oubliant la panne évitée dans le compte : refais le calcul toi-même plutôt que de recopier un corrigé, c'est en refaisant qu'on repère ce genre de chose.

Pour Nicole, il faut lire la clause avec attention :

  • location à 50 k€ : le groupe ne tourne que si le ciel est couvert. Avec la probabilité pp, elle encaisse 50 et dépense 55, soit 5-5 ; avec la probabilité 1p1 - p, elle encaisse 50 sans rien dépenser. Espérance : p(5)+(1p)(50)=5055pp(-5) + (1 - p)(50) = 50 - 55p ;
  • location à 70 k€ : plus de clause, le groupe tourne dans tous les cas. Elle encaisse 70 et dépense 55, soit 15 de façon certaine ;
  • pas de location : 0.

La matrice

Marc \ Nicoley=50y = 50y=70y = 70
x=50x = 50(150p50150p - 50, 5055p50 - 55p)(150p-150p, 0)
x=70x = 70(150p50150p - 50, 5055p50 - 55p)(150p70150p - 70, 15)

La case en haut à droite est la seule où x<yx < y : pas de location. Les deux cases de la colonne de gauche sont identiques, parce que le prix retenu est min(x,y)=50\min(x, y) = 50 dans les deux cas.

Stratégies dominantes

Avant de chercher un équilibre, on cherche toujours s'il y a plus simple.

Définition

Une stratégie SS domine strictement une stratégie TT pour un joueur si SS lui rapporte strictement plus que TT, quelle que soit la stratégie de l'adversaire. Une stratégie dominée ne sera jamais jouée par un joueur rationnel : on peut la supprimer du tableau.

Reprends le tableau des deux fournisseurs. Pour A, compare la ligne Faible (4,5,3)(4, 5, 3) à la ligne Moyenne (3,4,2)(3, 4, 2) : 4>34 > 3, 5>45 > 4, 3>23 > 2. Faible domine strictement Moyenne. Compare-la à Élevée (2,1,0)(2, 1, 0) : elle domine aussi. Faible est la stratégie dominante de A, et le jeu étant symétrique, de B également.

Le résultat est mauvais pour tout le monde
Les deux jouent Faible et récoltent (3, 3). Or la case (Moyenne, Moyenne) leur donnait (4, 4) : les deux auraient préféré ce résultat. C'est le dilemme du prisonnier : la rationalité individuelle conduit à un résultat que les deux joueurs jugent moins bon. Il n'y a aucune erreur de raisonnement, le problème est que chacun, seul, a intérêt à dévier de (Moyenne, Moyenne).

Éliminer, puis recommencer

Supprimer une stratégie dominée change le tableau, et une stratégie qui ne l'était pas peut le devenir. On recommence donc jusqu'à ce que plus rien ne tombe. C'est l'élimination itérée, et elle se fait à la main, sans outil.

Matrice de gainslignes : Acolonnes : B
A \ BGaucheMilieuDroite
Haut3,22,10,0
Milieu1,14,32,2
Bas0,01,23,4

Souligne d'abord au brouillon : colonne par colonne le meilleur gain de A, ligne par ligne celui de B. Puis compare.

Déroulons, colonne après colonne, ligne après ligne.

Premier tour. Pour B, comparez Droite (0, 2, 4) à Milieu (1, 3, 2) : ni l'une ni l'autre ne domine. Comparez Gauche (2, 1, 0) à Milieu (1, 3, 2) : là non plus. Rien ne tombe côté colonnes. Pour A, comparez Haut (3, 2, 0) à Milieu (1, 4, 2) : 3 > 1 mais 2 < 4, donc pas de domination. Aucune ligne ne tombe non plus.

Le tableau résiste. C'est le cas fréquent, et c'est précisément pourquoi la méthode des meilleures réponses existe : l'élimination itérée ne suffit pas toujours à conclure. Quand elle laisse une seule case, le jeu est dit résoluble par dominance, et cette case est l'unique équilibre. Quand elle s'arrête avant, il faut souligner.

Dominante et équilibre de Nash ne sont pas la même chose
Une stratégie dominante est la meilleure quoi que fasse l'autre : on la reconnaît en regardant une seule ligne, ou une seule colonne.
Un équilibre de Nash est une paire de stratégies, chacune étant la meilleure réponse à l'autre. Il se lit sur une case, pas sur une ligne.
Un jeu peut avoir un équilibre sans qu'aucune stratégie ne soit dominante, et c'est le cas le plus courant. L'inverse est plus simple : si les deux joueurs ont une stratégie dominante, leur croisement est nécessairement un équilibre de Nash.

L'équilibre de Nash

Quand il n'y a pas de stratégie dominante, on cherche les situations stables.

Définition

Un équilibre de Nash est une combinaison de stratégies telle qu'aucun joueur n'a intérêt à changer seul de stratégie, les choix des autres restant fixés. Autrement dit : chaque joueur joue une meilleure réponse à ce que joue l'autre.

La méthode tient en trois gestes, et elle est mécanique.

  1. Colonne par colonne, souligne le meilleur gain du joueur des lignes.
  2. Ligne par ligne, souligne le meilleur gain du joueur des colonnes.
  3. Les cases où les deux gains sont soulignés sont les équilibres de Nash.

Applique-la à la seconde matrice de l'atelier, qui n'a pas de stratégie dominante :

Matrice de gainslignes : Acolonnes : B
A \ BÉlevéeMoyenneFaible
Élevée2,21,30,4
Moyenne3,14,42,3
Faible4,03,23,3

Souligne d'abord au brouillon : colonne par colonne le meilleur gain de A, ligne par ligne celui de B. Puis compare.

Souligne d'abord au brouillon, puis demande la correction à la figure : c'est ce geste-là qu'il faut savoir refaire, pas la lecture du résultat. Colonne Élevée, le meilleur gain de A est 4, sur la ligne Faible. Colonne Moyenne, c'est 4, sur la ligne Moyenne. Colonne Faible, c'est 3, sur la ligne Faible. Puis on recommence ligne par ligne pour B, et l'on ne garde que les cases doublement soulignées.

Deux équilibres de Nash en stratégies pures, donc : (Moyenne, Moyenne) qui rapporte (4,4)(4, 4) et (Faible, Faible) qui rapporte (3,3)(3, 3). Remarque au passage qu'aucune stratégie n'est barrée : aucune n'est strictement dominée, ce qui est précisément pourquoi il fallait passer par les meilleures réponses.

Le faire faire par la machine

La méthode est mécanique, donc programmable. Le code ci-dessous prend n'importe quelle matrice et en sort les stratégies dominées, les meilleures réponses et les équilibres. Remplace MATRICE par celle de ton devoir et relance : tu obtiendras de quoi vérifier ton propre soulignage.

main.py
Sortie
>_ Prêt à exécuter…
Un équilibre n'est ni unique, ni optimal, ni juste
Un jeu peut avoir zéro, un ou plusieurs équilibres de Nash en stratégies pures. Un équilibre peut être mauvais pour les deux joueurs (le dilemme du prisonnier). Et quand il y en a plusieurs, la théorie ne dit pas lequel sera joué : elle dit seulement lesquels sont stables. C'est une réponse plus modeste qu'on ne l'attend, et c'est exactement ce qu'il faut retenir.
Vérification rapidesans note, on peut se reprendre

1.Dans une case notée (3, 1), le 3 est le gain…

2.Un équilibre de Nash garantit…

3.Une stratégie strictement dominée…

Jeux à somme nulle

Un jeu est à somme nulle quand ce que l'un gagne, l'autre le perd : gain_A + gain_B = 0 dans chaque case. On n'écrit alors qu'un seul nombre par case, celui du joueur des lignes.

Le joueur des lignes raisonne en maximin : pour chaque ligne il regarde son pire cas, puis choisit la ligne dont le pire cas est le meilleur. Le joueur des colonnes raisonne symétriquement en minimax. Quand les deux valeurs coïncident, la case correspondante est un point selle : c'est l'équilibre de Nash du jeu, et la valeur commune est la valeur du jeu.

Jeu à somme nullelignes : Acolonnes : B
A \ BB1B2B3
A13-12
A2214
A350-2

Souligne d'abord au brouillon : colonne par colonne le meilleur gain de A, ligne par ligne celui de B. Puis compare.

Maximin =1= 1, minimax =1= 1 : la case (A2,B2)(A2, B2) est un point selle, et la valeur du jeu vaut 1. Une seule valeur par case suffit ici, puisque le gain de B est l'opposé de celui de A.

Pas de point selle ne veut pas dire pas de solution
Quand maximin ≠ minimax, il n'existe pas d'équilibre en stratégies pures, mais il en existe toujours un en stratégies mixtes, c'est le théorème de von Neumann. Voir plus bas.

Retour au fil rouge : décider sous incertitude

Reprenons la matrice de Marc et Nicole. Les gains dépendent de pp, donc l'équilibre aussi. Il faut discuter.

Les meilleures réponses de Marc. Si Nicole joue y=50y = 50, les deux lignes lui donnent 150p50150p - 50 : il est indifférent. Si Nicole joue y=70y = 70, il compare 150p70150p - 70 (louer à 70) à 150p-150p (pas de location) :

150p − 70 ≥ −150p ⟺ 300p ≥ 70 ⟺ p ≥ 7/30 ≈ 0,23

Les meilleures réponses de Nicole. Face à x=50x = 50, elle compare 5055p50 - 55p à 0 : elle accepte tant que p10/110,91p \leq 10/11 \approx 0{,}91. Face à x=70x = 70, elle compare 5055p50 - 55p à 15 : elle accepte tant que p7/110,64p \leq 7/11 \approx 0{,}64.

Croisons tout ça :

  • p7/11p \leq 7/11 : Nicole accepte 50 dans les deux cas. Comme Marc est indifférent face à y=50y = 50, les équilibres sont (50,50)(50, 50) et (70,50)(70, 50), mais ils donnent le même résultat concret : location à 50 k€ ;
  • 7/11<p10/117/11 < p \leq 10/11 : deux équilibres, (50,50)(50, 50) et (70,70)(70, 70). Le risque est devenu assez élevé pour que Nicole tienne bon face à un Marc qui demande 70 ;
  • p>10/11p > 10/11 : la panne est quasi certaine, Nicole n'a plus aucune raison de céder. Équilibre unique (70,70)(70, 70).
Ce que dit le modèle
Plus le risque de panne est élevé, plus la position de négociation de Marc est faible. C'est contre-intuitif et c'est le vrai enseignement du cas : son besoin, quand il devient visible, devient l'argument de l'autre. D'où la valeur stratégique de consulter la météo avant d'ouvrir la négociation.

Le code ci-dessous construit la matrice et cherche les équilibres pour un pp donné. Change la valeur de pp et relance.

main.py
Sortie
>_ Prêt à exécuter…

Et voici la lecture graphique : l'espérance de gain de Marc, selon pp, pour chacune de ses deux stratégies face à une Nicole qui insiste sur 70.

main.py
Sortie
>_ Prêt à exécuter…

Les deux droites se croisent en p=7/30p = 7/30. À gauche, Marc préfère renoncer à la location ; à droite, il préfère payer 70 k€.

Stratégies mixtes

Que se passe-t-il quand il n'y a pas d'équilibre en stratégies pures ? Personne ne peut se permettre d'être prévisible : il faut tirer au sort sa stratégie.

Définition

Une stratégie mixte est une loi de probabilité sur les stratégies pures d'un joueur. Un équilibre en stratégies mixtes est un couple de telles lois où aucun joueur ne gagne à changer la sienne.

Le calcul repose sur une observation qui surprend toujours :

Le principe d'indifférence
À l'équilibre, chaque joueur choisit ses probabilités de façon à rendre l'adversaire indifférent entre ses propres stratégies. Non pas pour maximiser son gain à lui directement, mais parce que si l'adversaire n'était pas indifférent, il jouerait une seule stratégie, et on ne serait plus dans un équilibre mixte.

Reprends la seconde matrice des fournisseurs. La stratégie Élevée est strictement dominée par Moyenne pour les deux joueurs (3>23 > 2, 4>14 > 1, 2>02 > 0) : on l'élimine. Il reste un jeu 2 × 2 :

Matrice de gainslignes : Acolonnes : B
A \ BMoyenneFaible
Moyenne4,42,3
Faible3,23,3

Souligne d'abord au brouillon : colonne par colonne le meilleur gain de A, ligne par ligne celui de B. Puis compare.

Soit qq la probabilité que A joue Moyenne. Pour que B soit indifférent :

  • gain de B s'il joue Moyenne : 4q+2(1q)=2+2q4q + 2(1 - q) = 2 + 2q
  • gain de B s'il joue Faible : 3q+3(1q)=33q + 3(1 - q) = 3

2 + 2q = 3 ⟺ q = 1/2. Par symétrie du tableau, B joue Moyenne avec la probabilité 1/21/2 également, et chacun obtient une espérance de 3.

main.py
Sortie
>_ Prêt à exécuter…

Ce jeu a donc trois équilibres : deux purs et un mixte. C'est un résultat général, le théorème de Nash garantit qu'un jeu fini possède toujours au moins un équilibre, éventuellement en stratégies mixtes.

Jeux séquentiels et information incomplète

Tout ce qui précède suppose des décisions simultanées. Si Nicole voit la proposition de Marc avant de répondre, le jeu devient séquentiel et s'écrit sous forme d'arbre.

Arbre algébrique
                        Marc
                      /      \
              x = 50 /        \ x = 70
                    /          \
                Nicole        Nicole
                /    \        /    \
        y=50   /      \ y=70 /      \ y=70
              /        \    / y=50   \
        (150p-50,    (-150p, (150p-50, (150p-70,
         50-55p)        0)    50-55p)     15)

Se lit de bas en haut : les feuilles sont les tables, chaque nœud une opération appliquée au résultat du niveau inférieur.

On le résout par induction à rebours (backward induction) : on part des feuilles, on détermine ce que fait le dernier joueur à décider dans chaque branche, puis on remonte en remplaçant chaque nœud par le gain qui en résulte.

Sur le fil rouge, avec p = 0,8
Sous la branche x = 50, Nicole compare 50 − 55×0,8 = 6 à 0 : elle accepte. Marc obtiendrait 150×0,8 − 50 = 70.
Sous la branche x = 70, elle compare 6 à 15 : elle insiste. Marc obtiendrait 150×0,8 − 70 = 50.
Marc, qui anticipe tout cela, choisit x = 50 et obtient 70. Jouer en premier lui rapporte ici davantage que l'équilibre simultané.

Un jeu est à information incomplète quand un joueur ignore une donnée du problème : typiquement les gains de l'autre. On modélise alors l'ignorance par une probabilité sur les « types » possibles de l'adversaire, et on cherche un équilibre bayésien : chaque joueur joue une meilleure réponse en espérance sur les types de l'autre. Le bloc s'arrête au principe ; retiens que l'incertitude sur les gains de l'autre se traite comme l'incertitude sur la météo, par une espérance.

Exercices type

Dans la matrice des deux fournisseurs (première version), montrer que Faible est dominante pour A

Ligne Faible : (4,5,3)(4, 5, 3). Ligne Moyenne : (3,4,2)(3, 4, 2). Ligne Élevée : (2,1,0)(2, 1, 0).

Colonne par colonne : 4>3>24 > 3 > 2, 5>4>15 > 4 > 1, 3>2>03 > 2 > 0. Faible rapporte strictement plus que les deux autres dans chaque colonne, donc quelle que soit la décision de B : elle est strictement dominante.

Le tableau étant symétrique, Faible est aussi dominante pour B. L'unique équilibre est (Faible, Faible) = (3, 3), alors que (Moyenne, Moyenne) aurait donné (4,4)(4, 4).

Un joueur peut-il avoir deux stratégies dominantes ?

Non, pas au sens strict. Si SS domine strictement toutes les autres et TT aussi, alors SS rapporte strictement plus que TT et TT strictement plus que SS : contradiction.

En revanche deux stratégies peuvent être faiblement dominantes (avec \geq au lieu de >>), et c'est exactement le cas de Marc face à y=50y = 50 : ses deux stratégies donnent le même gain.

Combien d'équilibres de Nash peut avoir un jeu 2 × 2 en stratégies pures ?

Zéro, un, deux ou quatre.

  • Zéro : le jeu « pile ou face » (matching pennies), où l'un veut la coïncidence et l'autre la différence.
  • Un : le dilemme du prisonnier.
  • Deux : les jeux de coordination, comme la seconde matrice réduite du chapitre.
  • Quatre : si les deux joueurs sont indifférents partout (tous les gains égaux).

Il n'y en a jamais exactement trois en stratégies pures dans un 2 × 2. Mais en comptant les mixtes, un jeu de coordination à deux équilibres purs en a bien trois au total.

Le fil rouge avec p = 0,3 : quels sont les équilibres ?

0,3<7/110,640{,}3 < 7/11 \approx 0{,}64, donc Nicole accepte 50 quelle que soit la proposition de Marc.

Marc étant indifférent face à y=50y = 50, les équilibres sont (50,50)(50, 50) et (70,50)(70, 50). Dans les deux cas le résultat concret est identique : location à 50 k€, Marc gagne 150×0,350=5150 \times 0{,}3 - 50 = -5 et Nicole 5055×0,3=33,550 - 55 \times 0{,}3 = 33{,}5.

Marc perd 5 k€ en espérance : à ce niveau de risque, la location n'est pas rentable pour lui, mais elle reste sa meilleure réponse compte tenu du comportement de Nicole. Un équilibre n'est pas une bonne affaire, c'est une situation stable.

Trouver l'équilibre mixte de « pile ou face » : A gagne 1 si les deux pièces coïncident, B gagne 1 sinon
Matrice de gainslignes : Acolonnes : B
A \ BPileFace
Pile1,-1-1,1
Face-1,11,-1

Souligne d'abord au brouillon : colonne par colonne le meilleur gain de A, ligne par ligne celui de B. Puis compare.

Aucun équilibre pur, et le dessin le dit : aucune case ne porte les deux soulignages. Dans chacune, l'un des deux a intérêt à dévier.

Soit qq la probabilité que A joue Pile. Gain de B s'il joue Pile : q+(1q)=12q-q + (1 - q) = 1 - 2q. S'il joue Face : q(1q)=2q1q - (1 - q) = 2q - 1. Indifférence : 1 − 2q = 2q − 1 ⟺ q = 1/2.

Par symétrie, B joue Pile avec la probabilité 1/21/2. Chacun tire à pile ou face, et l'espérance de gain est nulle pour les deux. C'est le seul équilibre du jeu.

Pourquoi Marc a-t-il intérêt à consulter la météo avant d'ouvrir la négociation ?

Parce que la structure de l'équilibre change au passage de p=7/11p = 7/11. En dessous, il obtient le prix de 50 k€ ; au-dessus, Nicole peut tenir bon à 70 k€.

Connaître pp lui dit dans quel jeu il se trouve, donc s'il peut se permettre d'annoncer 50 en espérant que Nicole cède. C'est le sens de la modélisation : elle ne fabrique pas la décision, elle indique quelle information a réellement de la valeur, ici, une prévision météo qui ne coûte rien.

La méthode

  1. Identifie les joueurs et leurs stratégies avant tout calcul. Deux joueurs, deux ou trois stratégies chacun : le tableau doit tenir sur trois lignes.
  2. Choisis une référence pour les gains et écris-la. Tous les gains s'y rapportent, sans exception.
  3. Écris l'espérance case par case quand il y a du hasard, en séparant explicitement les scénarios (pp et 1p1 - p).
  4. Cherche les stratégies dominées en premier : chaque élimination divise la taille du problème.
  5. Souligne les meilleures réponses, colonne par colonne pour les lignes, ligne par ligne pour les colonnes. Les cases doublement soulignées sont les équilibres.
  6. Discute selon le paramètre s'il y en a un : écris les inégalités, résous-les, et donne les intervalles de pp avec l'équilibre correspondant.
  7. Conclus en français. « L'équilibre est (70,70)(70, 70) » ne vaut rien sans « c'est-à-dire que Nicole tient bon et que Marc paie le prix fort, parce que le risque de panne le prive de sa marge de négociation ».

En résumé

  • Un jeu = joueurs + stratégies + gains. On y entre dès que le gain de l'un dépend du choix d'un autre.
  • La matrice des gains s'écrit (gain ligne, gain colonne). Construire cette matrice est 80 % du travail.
  • Un gain se mesure par rapport à une référence explicite, la même dans toutes les cases.
  • Une stratégie dominante rapporte plus quel que soit l'adversaire : on élimine les dominées d'abord.
  • Équilibre de Nash : personne ne gagne à dévier seul. Méthode des soulignements, systématique.
  • Un équilibre n'est ni unique, ni forcément bon pour les joueurs (dilemme du prisonnier).
  • Somme nulle : maximin = minimax ⟹ point selle, et cette valeur commune est la valeur du jeu.
  • Sous incertitude, les gains deviennent des espérances et l'équilibre se discute selon pp.
  • Stratégies mixtes : on choisit ses probabilités pour rendre l'adversaire indifférent. Il en existe toujours un (théorème de Nash).
  • Jeu séquentiel : arbre + induction à rebours, en partant des feuilles.

Et ensuite ? L'équilibre du fil rouge dépend entièrement de pp, qu'on a supposé connu. Le chapitre suivant montre comment on l'obtient vraiment : par les lois de probabilité discrètes appliquées à l'analyse de risque.

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