Les polynômes
Objectifs du Chapitre
Déterminer le degré d'un polynôme et l'effet des opérations sur ce degré.
Utiliser le lien entre racine et factorisation, et déterminer la multiplicité d'une racine.
Effectuer une division euclidienne de polynômes.
Factoriser complètement un polynôme dans ℝ et dans ℂ.
Utiliser les relations entre coefficients et racines pour contrôler ou compléter une factorisation.
Étudier le signe d'un polynôme à partir de sa forme factorisée.
Décomposer une fraction rationnelle en éléments simples.
Définitions
Un polynôme est une expression de la forme P(x) = aₙxⁿ + … + a₁x + a₀, où les aᵢ sont des nombres appelés coefficients. Le degré de P, noté deg P, est le plus grand exposant dont le coefficient est non nul. Le coefficient aₙ correspondant s'appelle le coefficient dominant.
Quelques conventions à connaître : un polynôme constant non nul est de degré 0 ; le polynôme nul n'a pas de degré (ou, par convention, −∞) ; un polynôme dont le coefficient dominant vaut 1 est dit unitaire.
deg(P × Q) = deg P + deg Q. En revanche deg(P + Q) ⩽ max(deg P, deg Q), avec une inégalité stricte possible quand les termes dominants se compensent : par exemple (x² + x) + (−x² + 1) = x + 1, de degré 1.
Deux polynômes sont égaux si et seulement si tous leurs coefficients sont égaux, terme à terme. C'est le principe d'identification, l'outil de démonstration principal du chapitre : d'une égalité entre polynômes, on tire autant d'équations qu'il y a de coefficients.
Racines et factorisation
Un nombre a est une racine de P si P(a) = 0.
a est racine de P si et seulement si P est divisible par (x − a), c'est-à-dire s'il existe un polynôme Q tel que P(x) = (x − a) Q(x), avec deg Q = deg P − 1.
Chercher une racine évidente
Devant un polynôme de degré 3 ou plus, la première chose à faire est d'essayer les valeurs simples : 0, 1, −1, 2, −2. C'est ce que les énoncés appellent une « racine évidente », et elle est presque toujours là.
Un critère qui accélère la recherche : si les coefficients sont entiers, toute racine entière divise le terme constant a₀. Pour P(x) = x³ − 4x² + x + 6, on ne teste donc que les diviseurs de 6 : ±1, ±2, ±3, ±6.
P(−1) = −1 − 4 − 1 + 6 = 0 ✓, on tient une racine.
Multiplicité
a est racine de multiplicité m si P(x) = (x − a)^m Q(x) avec Q(a) ≠ 0. On parle de racine simple (m = 1), double (m = 2), triple (m = 3).
Un critère pratique : a est racine au moins double si P(a) = 0 et P'(a) = 0. Plus généralement, la multiplicité est le rang de la première dérivée qui ne s'annule pas en a.
La multiplicité a une lecture graphique directe : en une racine simple, la courbe traverse l'axe ; en une racine double, elle le touche sans le traverser (elle rebondit) ; en une racine triple, elle le traverse avec un aplatissement.
Combien de racines
Un polynôme de degré n a au plus n racines dans ℝ (en comptant les multiplicités).
Théorème de d'Alembert-Gauss : dans ℂ, il en a exactement n, comptées avec leur multiplicité. Tout polynôme se factorise donc complètement en produit de facteurs (x − aᵢ) sur les complexes.
C'est une raison de plus d'avoir travaillé les complexes : dans ℝ, une factorisation peut rester bloquée sur un facteur de degré 2 sans racine ; dans ℂ, elle va toujours jusqu'au bout.
Si P est à coefficients réels et admet une racine complexe z, alors z̄ est aussi racine, avec la même multiplicité. Les racines non réelles vont donc par paires conjuguées, d'où le fait qu'un polynôme réel de degré impair a toujours au moins une racine réelle.
La division euclidienne
C'est la même mécanique que la division des entiers posée à la main.
Pour A et B polynômes avec B ≠ 0, il existe un unique couple (Q, R) tel que
A = B Q + R, avec deg R < deg B.
Q est le quotient, R le reste. Quand R = 0, on dit que B divise A.
Exemple travaillé. Diviser A = x³ − 4x² + x + 6 par B = x + 1.
On procède terme dominant par terme dominant :
x³ − 4x² + x + 6 | x + 1
− (x³ + x²) | x² − 5x + 6
─────────
− 5x² + x + 6
− (− 5x² − 5x)
─────────
6x + 6
− (6x + 6)
─────────
0
Reste nul, donc x³ − 4x² + x + 6 = (x + 1)(x² − 5x + 6).
Il reste à factoriser le trinôme : Δ = 25 − 24 = 1, racines (5 ± 1)/2, soit 3 et 2. La factorisation complète est :
P(x) = (x + 1)(x − 2)(x − 3)
Un contrôle qui coûte trois secondes
Le reste de la division de P par (x − a) est P(a).
Ainsi, pour savoir si (x − 3) divise P, inutile de poser la division : il suffit de calculer P(3). Et après une division, on vérifie en développant, ou plus vite en testant une valeur simple (souvent x = 0 ou x = 1) dans les deux écritures.
Relations entre coefficients et racines
Pour un trinôme ax² + bx + c de racines x₁ et x₂ :
x₁ + x₂ = −b/a et x₁ x₂ = c/a
Pour un polynôme de degré 3 ax³ + bx² + cx + d de racines x₁, x₂, x₃ :
somme = −b/a, somme des produits deux à deux = c/a, produit = −d/a
Compléter une factorisation : si on connaît deux racines sur trois, la troisième se déduit de la somme sans aucun calcul.
Identités remarquables utiles
Au-delà des trois du lycée, deux formules font gagner beaucoup de temps :
a² − b² = (a − b)(a + b)a³ − b³ = (a − b)(a² + ab + b²)a³ + b³ = (a + b)(a² − ab + b²)xⁿ − 1 = (x − 1)(x^(n−1) + x^(n−2) + … + x + 1)
La dernière explique pourquoi 1 est toujours racine de xⁿ − 1, et sert dès qu'on manipule des racines de l'unité.
Signe d'un polynôme
Une fois le polynôme factorisé, le signe se lit dans un tableau. La règle :
- Placer toutes les racines sur la ligne des x, dans l'ordre croissant.
- Donner le signe de chaque facteur sur chaque intervalle.
- Multiplier les signes colonne par colonne.
Pour un trinôme ax² + bx + c avec Δ > 0, il y a un raccourci classique : le trinôme est du signe de a à l'extérieur des racines, et du signe contraire entre les racines. Si Δ < 0, il garde le signe de a partout, sans jamais s'annuler.
Décomposition en éléments simples
C'est le pont entre ce chapitre et l'intégration : on ne sait pas intégrer une fraction rationnelle compliquée, mais on sait intégrer 1/(x − a).
Une fraction N(x)/D(x) dont le degré du numérateur est strictement inférieur à celui du dénominateur se décompose en somme de fractions à dénominateurs simples, un par facteur de D.
Exemple travaillé. Décomposer 1/((x − 1)(x + 2)).
On cherche A et B tels que :
1/((x−1)(x+2)) = A/(x−1) + B/(x+2)
La méthode rapide : multiplier par un facteur puis évaluer en sa racine :
- multiplie par
(x − 1)et faisx = 1:A = 1/(1 + 2) = 1/3; - multiplie par
(x + 2)et faisx = −2:B = 1/(−2 − 1) = −1/3.
Résultat : 1/3 × 1/(x−1) − 1/3 × 1/(x+2).
Contrôle en x = 0 : à gauche 1/((−1)(2)) = −1/2 ; à droite 1/3 × (−1) − 1/3 × (1/2) = −1/3 − 1/6 = −1/2 ✓
Et l'intégration devient immédiate : (1/3) ln|x−1| − (1/3) ln|x+2| + C.
x²/(x−1) s'écrit x + 1 + 1/(x−1), et c'est seulement le dernier terme qui se décompose.
Exercices type
1. Factoriser P(x) = x³ − 7x + 6
Racine évidente : P(1) = 1 − 7 + 6 = 0 ✓
Division par (x − 1) : P(x) = (x − 1)(x² + x − 6).
Le trinôme : Δ = 1 + 24 = 25, racines (−1 ± 5)/2 = 2 et −3.
P(x) = (x − 1)(x − 2)(x + 3)
Contrôle : somme des racines 1 + 2 − 3 = 0 = −b/a (le coefficient de x² est nul) ✓ ; produit 1×2×(−3) = −6 = −d/a ✓
2. Reste de la division de x⁵ + 2x − 1 par x − 2
Le reste vaut P(2) = 32 + 4 − 1 = 35. Aucune division à poser.
3. Montrer que 2 est racine double de P(x) = x³ − 5x² + 8x − 4
P(2) = 8 − 20 + 16 − 4 = 0 ✓
P'(x) = 3x² − 10x + 8, donc P'(2) = 12 − 20 + 8 = 0 ✓
2 est donc racine au moins double. Comme deg P = 3, la dernière racine se lit sur le produit : x₁x₂x₃ = −d/a = 4, donc 2 × 2 × x₃ = 4 et x₃ = 1.
P(x) = (x − 2)²(x − 1)
4. Factoriser x⁴ − 1 dans ℝ puis dans ℂ
x⁴ − 1 = (x² − 1)(x² + 1) = (x − 1)(x + 1)(x² + 1)
Dans ℝ, on s'arrête là : x² + 1 n'a pas de racine réelle. C'est la factorisation complète sur ℝ.
Dans ℂ, x² + 1 = (x − i)(x + i), d'où :
x⁴ − 1 = (x − 1)(x + 1)(x − i)(x + i)
Quatre racines pour un degré 4, conformément à d'Alembert, et les deux racines non réelles sont conjuguées.
5. Signe de P(x) = (x + 1)(x − 2)²(x − 3)
Racines : −1 (simple), 2 (double), 3 (simple).
Le polynôme change de signe en −1 et en 3, mais pas en 2. Le coefficient dominant est positif, donc P est positif au-delà de 3.
| x | −∞ | −1 | 2 | 3 | +∞ |
|---|---|---|---|---|---|
| P(x) | + | 0 − | 0 − | 0 + |
Autrement dit : positif sur ]−∞;−1[, négatif sur ]−1;3[ (en s'annulant au passage en 2 sans changer de signe), positif sur ]3;+∞[.
6. Décomposer (3x + 1)/((x − 1)(x + 1))
Forme cherchée : A/(x−1) + B/(x+1).
- ×
(x−1), puisx = 1:A = (3 + 1)/(1 + 1) = 2 - ×
(x+1), puisx = −1:B = (−3 + 1)/(−1 − 1) = 1
2/(x−1) + 1/(x+1)
Contrôle en x = 0 : à gauche 1/(−1) = −1 ; à droite −2 + 1 = −1 ✓
La méthode sur feuille
- Compte le degré : il te dit combien de racines chercher.
- Teste les racines évidentes : 0, 1, −1, 2, −2, puis les diviseurs du terme constant.
- Divise par
(x − a)pour chaque racine trouvée. Le degré baisse d'un cran à chaque fois. - Arrivé au degré 2, passe au discriminant.
- Contrôle avec les relations coefficients-racines : somme et produit. C'est immédiat et ça attrape presque toutes les erreurs.
- Pour un signe, factorise d'abord, puis fais le tableau, en tenant compte des multiplicités paires, qui ne changent pas le signe.
- Pour une fraction rationnelle, vérifie d'abord les degrés, divise si besoin, puis décompose.
En résumé
- Degré :
deg(PQ) = deg P + deg Q; pour une somme, l'inégalité peut être stricte. - Deux polynômes sont égaux ⟺ tous leurs coefficients le sont (identification).
aracine ⟺(x − a)divise P. Chaque racine fait baisser le degré d'un cran.- Multiplicité :
P(a) = P'(a) = 0⟹ racine au moins double. Multiplicité impaire → changement de signe ; paire → pas de changement. - Un polynôme de degré n a au plus n racines réelles, et exactement n racines complexes (d'Alembert).
- Coefficients réels ⟹ racines complexes conjuguées deux à deux.
- Division euclidienne :
A = BQ + Ravecdeg R < deg B. Le reste de la division par(x − a)vautP(a). - Relations racines-coefficients : somme
= −b/a, produit= c/a(degré 2). Un contrôle gratuit. - Éléments simples : vérifier les degrés, puis multiplier par un facteur et évaluer en sa racine.
Et ensuite ? Le chapitre Graphes aborde l'autre bloc de l'épreuve d'algèbre du semestre 2 : une structure sans calcul, mais avec beaucoup de raisonnement.