Opérateurs vectoriels
Objectifs du Chapitre
Distinguer un champ scalaire d'un champ vectoriel, et savoir ce que chaque opérateur produit.
Calculer un gradient, une divergence, un rotationnel et un laplacien.
Interpréter physiquement la divergence (source ou puits) et le rotationnel (tourbillon).
Utiliser les identités rot(grad f) = 0 et div(rot V) = 0.
Reconnaître un champ conservatif et remonter à son potentiel.
Énoncer les théorèmes de flux-divergence et de Stokes, et savoir à quoi ils servent.
Champs scalaires et champs vectoriels
Un champ scalaire associe un nombre à chaque point de l'espace : f(x,y,z). C'est le cas d'une température, d'une pression, d'un potentiel électrique, d'une altitude.
Un champ vectoriel associe un vecteur à chaque point : V(x,y,z) = (P, Q, R). C'est le cas de la vitesse d'un fluide, du champ électrique, du champ magnétique, de la force de pesanteur.
Les trois opérateurs se distinguent d'abord par ce qu'ils prennent en entrée et ce qu'ils rendent :
| Opérateur | Entrée | Sortie |
|---|---|---|
| gradient | champ scalaire | champ vectoriel |
| divergence | champ vectoriel | champ scalaire |
| rotationnel | champ vectoriel | champ vectoriel |
| laplacien | champ scalaire | champ scalaire |
L'opérateur nabla
Pour écrire les trois opérateurs d'une seule façon, on introduit le symbole nabla :
∇ = ( ∂/∂x , ∂/∂y , ∂/∂z )
Ce n'est pas un vecteur au sens strict, mais un vecteur d'opérations : chaque composante attend une fonction à dériver. Il se manipule cependant comme un vecteur, ce qui donne les trois écritures compactes :
grad f = ∇f(nabla appliqué à un scalaire)div V = ∇ · V(produit scalaire de nabla par un champ vectoriel → un nombre)rot V = ∇ ∧ V(produit vectoriel de nabla par un champ vectoriel → un vecteur)
∇ · V ou ∇ ∧ V et applique la règle du produit correspondante, vue au chapitre de géométrie.
Gradient
grad f = ( ∂f/∂x , ∂f/∂y , ∂f/∂z )
Rappel des trois propriétés vues au chapitre précédent : il pointe dans la direction de plus forte croissance, sa norme est la pente maximale, et il est perpendiculaire aux surfaces de niveau.
En physique, le gradient relie systématiquement un potentiel à un champ, avec un signe moins qui traduit « ça descend » :
- champ électrique :
E = − grad V - force dérivant d'une énergie potentielle :
F = − grad E_p - flux de chaleur (loi de Fourier) :
q = − k grad T. La chaleur va du chaud vers le froid.
Exemple. f(x,y,z) = x²y + z³
grad f = (2xy , x² , 3z²)
Divergence
Pour V = (P, Q, R) :
div V = ∂P/∂x + ∂Q/∂y + ∂R/∂z
Le résultat est un nombre en chaque point.
div V > 0 : le point est une source (le fluide en jaillit, les lignes de champ divergent).div V < 0 : le point est un puits (le fluide y disparaît).div V = 0 : autant entre que sort. Le champ est dit conservatif ou à flux conservatif. C'est le cas d'un fluide incompressible, et c'est aussi div B = 0 en magnétisme : il n'existe pas de monopôle magnétique, donc pas de source d'où le champ jaillirait.
Exemple travaillé. V = (x, y, z) : le champ radial qui s'éloigne de l'origine.
div V = 1 + 1 + 1 = 3 > 0 : source partout, ce qui correspond bien à un champ qui s'écarte dans toutes les directions.
Exemple. V = (−y, x, 0) : le champ de rotation autour de l'axe Oz.
div V = ∂(−y)/∂x + ∂(x)/∂y + 0 = 0 : rien ne sort, rien n'entre. Une rotation ne crée ni ne détruit de matière.
Rotationnel
Pour V = (P, Q, R) :
rot V = ( ∂R/∂y − ∂Q/∂z , ∂P/∂z − ∂R/∂x , ∂Q/∂x − ∂P/∂y )
C'est le produit vectoriel ∇ ∧ V, avec la même mécanique d'indices que celle vue en géométrie : pour la première composante on oublie la ligne 1 et on croise les lignes 2 et 3, et ainsi de suite en tournant (23, 31, 12).
rot V = 0 partout définit un champ irrotationnel.
Exemple travaillé. V = (−y, x, 0).
- première composante :
∂R/∂y − ∂Q/∂z = 0 − 0 = 0 - deuxième :
∂P/∂z − ∂R/∂x = 0 − 0 = 0 - troisième :
∂Q/∂x − ∂P/∂y = 1 − (−1) = 2
rot V = (0, 0, 2) : un rotationnel dirigé selon Oz, exactement l'axe autour duquel ce champ tourne. La roue à aubes tournerait dans le plan xy.
Exemple. V = (x, y, z). Toutes les dérivées croisées sont nulles, donc rot V = (0,0,0) : ce champ s'écarte mais ne tourne pas. Il diverge sans être rotationnel, alors que le précédent tournait sans diverger. Les deux opérateurs mesurent bien des choses indépendantes.
Laplacien
Δf = div(grad f) = ∂²f/∂x² + ∂²f/∂y² + ∂²f/∂z²
Il combine les deux premiers opérateurs. Il mesure l'écart entre la valeur de f en un point et la moyenne de ses voisins : positif si le point est un creux local, négatif si c'est une bosse.
C'est l'opérateur des grandes équations de la physique :
Δf = 0: équation de Laplace : régime stationnaire, potentiel dans le vide ;∂f/∂t = k Δf: équation de la chaleur : la diffusion lisse les écarts ;∂²f/∂t² = c² Δf: équation des ondes.
Exemple. f = x² + y² + z² → Δf = 2 + 2 + 2 = 6.
Les deux identités à connaître
rot(grad f) = 0 : un champ de gradient ne tourne jamais.
div(rot V) = 0 : un champ de rotationnel n'a ni source ni puits.
Toutes deux se démontrent par calcul direct, en utilisant le théorème de Schwarz : les termes s'annulent deux à deux parce que les dérivées croisées sont égales.
div(rot V) non nul, tu as fait une erreur. Le résultat est nécessairement zéro.
Champs conservatifs et potentiel
Sur un domaine « sans trou » (simplement connexe), rot V = 0 si et seulement si il existe un champ scalaire f tel que V = grad f. On dit alors que V dérive du potentiel f, et que le champ est conservatif.
Conséquence physique majeure : le travail d'une telle force ne dépend pas du chemin suivi, mais uniquement des points de départ et d'arrivée. Sur un circuit fermé, il est nul. C'est ce qui donne un sens à l'énergie potentielle.
Méthode pour retrouver le potentiel : c'est un exercice type :
- Vérifier que
rot V = 0. - Intégrer
∂f/∂x = Ppar rapport à x. La « constante » d'intégration est une fonction de y et z. - Dériver le résultat par rapport à y, l'identifier à Q, et en tirer cette fonction.
- Recommencer avec z si nécessaire.
Exemple travaillé. V = (2xy, x² + 2y, 0).
Rotationnel : la troisième composante vaut ∂Q/∂x − ∂P/∂y = 2x − 2x = 0, les deux autres sont nulles. Le champ est donc conservatif.
∂f/∂x = 2xy→f = x²y + g(y)∂f/∂y = x² + g'(y), qu'on identifie àx² + 2y→g'(y) = 2y→g(y) = y² + C
f(x,y) = x²y + y² + C
Contrôle : grad f = (2xy, x² + 2y) ✓
Circulation, flux et les deux grands théorèmes
Ces deux théorèmes relient ce qui se passe à l'intérieur d'un domaine à ce qui se passe sur son bord. Ils généralisent le théorème fondamental de l'analyse, qui disait déjà que l'intégrale d'une dérivée sur un segment ne dépend que des deux extrémités.
La circulation de V le long d'une courbe C est ∫_C V · dl (le travail d'une force). Le flux de V à travers une surface S est ∬_S V · n dS (le débit à travers une surface).
le flux sortant d'une surface fermée égale l'intégrale de la divergence sur le volume intérieur.
∬_S V · n dS = ∭_ᵥ div V dV
la circulation le long d'une courbe fermée égale le flux du rotationnel à travers n'importe quelle surface s'appuyant sur cette courbe.
∮_C V · dl = ∬_S rot V · n dS
Conséquence directe des identités : si rot V = 0, alors la circulation sur tout circuit fermé est nulle (Stokes). On retrouve la propriété des champs conservatifs. Et si div V = 0, le flux à travers toute surface fermée est nul.
Exercices type
1. Divergence et rotationnel de V = (x², y², z²)
div V = 2x + 2y + 2z
Rotationnel : chaque composante fait intervenir des dérivées croisées, toutes nulles ici (P ne dépend que de x, Q que de y, R que de z).
rot V = (0, 0, 0) : le champ est irrotationnel.
2. Laplacien de f(x,y) = ln(x² + y²)
∂f/∂x = 2x/(x² + y²)
∂²f/∂x² = (2(x²+y²) − 2x·2x)/(x²+y²)² = (2y² − 2x²)/(x²+y²)²
Par symétrie, ∂²f/∂y² = (2x² − 2y²)/(x²+y²)².
Δf = 0 (hors de l'origine).
Ce champ est harmonique : c'est le potentiel logarithmique, celui d'un fil chargé rectiligne.
3. Le champ V = (y, x, 0) dérive-t-il d'un potentiel ?
Troisième composante du rotationnel : ∂Q/∂x − ∂P/∂y = 1 − 1 = 0. Les deux autres sont nulles.
Oui. Recherche du potentiel : ∂f/∂x = y → f = xy + g(y) ; puis ∂f/∂y = x + g'(y) = x → g' = 0.
f = xy + C
4. Le champ V = (−y, x, 0) dérive-t-il d'un potentiel ?
On a calculé plus haut rot V = (0, 0, 2) ≠ 0.
Non. Ce champ tourne, donc sa circulation sur un cercle centré à l'origine n'est pas nulle : le « travail » dépend du chemin. Aucun potentiel ne peut exister.
C'est le contre-exemple à retenir, et il ne diffère du précédent que par un signe.
5. Vérifier que div(rot V) = 0 pour V = (yz, xz, xy)
rot V = (∂(xy)/∂y − ∂(xz)/∂z , ∂(yz)/∂z − ∂(xy)/∂x , ∂(xz)/∂x − ∂(yz)/∂y)
= (x − x , y − y , z − z) = (0,0,0)
Sa divergence est donc nulle, conformément à l'identité. Au passage, ce champ est irrotationnel : il dérive du potentiel f = xyz.
6. Flux de V = (x, y, z) à travers la sphère de rayon R
Par le théorème de flux-divergence, div V = 3, donc :
Φ = ∭ 3 dV = 3 × (4/3)πR³ = 4πR³
Vérification directe : sur la sphère, V est radial de norme R et la normale lui est colinéaire, donc V · n = R partout. Le flux vaut R × 4πR² = 4πR³ ✓
C'est exactement l'argument par lequel on établit le théorème de Gauss en électrostatique.
La méthode sur feuille
- Identifie la nature des objets : le résultat doit-il être un nombre ou un vecteur ? C'est le premier contrôle.
- Écris
∇ · Vou∇ ∧ Vsi tu hésites sur une formule : le produit scalaire et le produit vectoriel te la redonnent. - Pour un rotationnel, respecte l'ordre des indices (23, 31, 12) et vérifie tes signes : c'est là que se perdent les points.
- Pour savoir si un champ est conservatif, calcule d'abord
rot V. Nul → cherche le potentiel par intégrations successives. - Après avoir trouvé un potentiel, contrôle en calculant son gradient.
- Face à un flux à travers une surface fermée, pense flux-divergence : l'intégrale de volume est souvent bien plus simple.
- Un
div(rot V)ou unrot(grad f)non nul est nécessairement une erreur de calcul.
En résumé
- Champ scalaire = un nombre par point ; champ vectoriel = un vecteur par point.
grad: scalaire → vecteur.div: vecteur → scalaire.rot: vecteur → vecteur.Δ: scalaire → scalaire.- Nabla
∇ = (∂/∂x, ∂/∂y, ∂/∂z):∇f,∇·V,∇∧V. Le type du produit donne le type du résultat. - Divergence = ce qui sort.
> 0source,< 0puits,= 0flux conservatif. - Rotationnel = tendance à tourner.
= 0→ irrotationnel. - Laplacien
Δf = div(grad f): opérateur de Laplace, de la chaleur et des ondes. rot(grad f) = 0etdiv(rot V) = 0: toujours. Ce sont des tests, et des détecteurs d'erreur.rot V = 0⟺ V dérive d'un potentiel ⟺ le travail ne dépend pas du chemin.- Flux-divergence : flux sortant = intégrale de la divergence sur le volume. Stokes : circulation sur un contour = flux du rotationnel à travers une surface qui s'y appuie.
Et ensuite ? Tu as couvert l'ensemble des notions évaluées sur les trois semestres. Pour réviser, reprends les sections « La méthode sur feuille » de chaque chapitre : ce sont elles qui font la différence en temps limité.